La Chine et le Nigeria : une relation ambiguë

Depuis la fin de la Guerre froide, la Chine n’a pas marqué beaucoup de points au Nigeria, contrairement à ce qui est le cas en Angola, au Soudan ou, historiquement, en Tanzanie. Le constat est d’autant plus surprenant que le pays le plus peuplé d’Afrique dispose d’importantes ressources naturelles. Premier producteur de pétrole du continent, il bénéficie de grosses réserves, les deuxièmes plus importantes de la région après celles de la Libye. Malgré les inégalités sociales et la pauvreté de sa population, sa masse démographique représente par ailleurs un marché en plein développement, qui attise bien des convoitises. D’après les projections de l’INED (Institut national d’études démographiques), le Nigeria anglophone est en effet appelé à devenir le troisième pays le plus peuplé de la planète d’ici 2050, après l’Inde et la Chine. À lui seul, il pèse donc davantage que l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest francophone dans la balance commerciale de la plupart des États membres de l’Union européenne.

Plusieurs raisons expliquent en l’occurrence le relatif échec des Chinois au Nigeria. Concernant le secteur pétrolier, d’abord, Pékin a essuyé des revers conjoncturels qui tiennent au calendrier malencontreux de ses négociations avec le gouvernement sortant et discrédité du président Olusegun Obasanjo, au moment où celui-ci essayait vainement de réviser la Constitution pour être autorisé à se présenter une troisième fois aux élections de 2007

Sur place, d’aucuns soulignent également que la méconnaissance du terrain n’a pas non plus facilité la diplomatie du bakchich de Chinois insuffisamment informés des us et coutumes de la classe politique locale. Au Nigeria, la corruption a beau être institutionnalisée, elle repose aussi sur des liens de confiance qui se construisent dans la durée et qui ne facilitent pas la percée des outsiders et des nouveaux venus. Il est vrai aussi que les pressions de la communauté internationale en faveur de la transparence des industries extractives ont amené les dirigeants locaux à prendre davantage de précautions, quoi qu’il en soit par ailleurs de leur empressement à rafler leur part du « gâteau national » dans des temps assez courts, avec des mandats limités à quatre ans et renouvelables une seule fois.

Fondamentalement, la relation de la Chine et du Nigeria n’est pas non plus dénuée de rivalités. Pendant la guerre du Biafra (1967-1970), par exemple, Pékin avait soutenu les sécessionnistes ibo en réaction à la position de Moscou, qui, avec Londres, armait et appuyait le camp fédéral

Depuis lors, on pourrait certes supposer que ces griefs ont disparu, de la même façon que Lagos avait fait preuve de pragmatisme et passé outre l’attitude pro-biafraise de Paris en se réconciliant rapidement avec la France gaulliste et en lui attribuant une partie de ses concessions pétrolières. Mais au-delà des aspects économiques, la Chine et le Nigeria sont incontestablement en concurrence pour ce qui est de leur influence politique et diplomatique en Afrique sub-saharienne. Le nationalisme et le messianisme d’une puissance en devenir ne sont certainement pas pour rien dans les revers de Pékin. Car autant les dirigeants au pouvoir à Abuja s’accommodent traditionnellement mal du pré carré de la France dans les pays voisins (Cameroun, Tchad, Niger, Bénin), autant ils s’inquiètent des avancées d’une Chine qu’ils connaissent mal, quoiqu’il en soit par ailleurs de l’émergence d’une diaspora nigériane dans des villes comme Shanghai ou Canton.

De fait, le Nigeria ne cache pas ses ambitions en matière de politique extérieure. Siège de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), il revendique une place permanente au Conseil de sécurité des Nations unies et, suivant les années, est le deuxième ou troisième contributeur de Casques bleus après le Bangladesh, l’Inde ou le Pakistan. En outre, il dispose de la plus grosse armée de la région et est intervenu à plusieurs reprises dans les conflits du Liberia ou de Sierra Leone, sans parler du Tchad autrefois, du Darfour aujourd’hui et de velléités d’expéditions militaires en Guinée-Conakry ou en Côte d’Ivoire. Lui-même sujet à une instabilité chronique, le Nigeria fait évidemment figure de « géant aux pieds d’argile ». De par sa capacité de nuisance et de déstabilisation régionale, il effraie autant qu’il s’impose naturellement comme le point occidental de la « théorie du losange » qui, énoncée par Pretoria dans les années 1990, le classait parmi les quatre principaux États susceptibles de représenter le continent sur la scène mondiale, avec l’Afrique du Sud, le Kenya à l’Est et l’Égypte au Nord. Indéniablement, le Nigeria compte parmi les grandes puissances en devenir au XXIe siècle. À l’instar de pays comme l’Indonésie, la Corée du Sud ou la Turquie, il semble particulièrement incontournable si l’on veut bien admettre que le bouleversement des rapports de force diplomatiques ne s’arrêtera pas aux BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Or c’est précisément cette revendication d’inéluctabilité et de gigantisme qui entre en collision avec l’affirmation de Pékin sur la scène africaine…

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